LETTRE APPROUVÉE PAR LE FILTRE À FAUTES


Mes chers successeurs du futur,

Je m'appelle Aristote Dufresne. J'ai douze ans, et si vous pouviez me voir, vous ne verriez sans doute qu'un garçon mal vêtu, dont la chemise a été retournée tant de fois qu'on n'en reconnaît plus le tissu original. Je demeure à la seigneurie de la Chamaille, un endroit où la terre est aussi dure que le cœur des deux seigneuresses qui nous dirigent. Chez moi, la pauvreté n'est pas seulement une absence d'argent ; c'est un bruit de fond, une fatigue qui rend mon père colérique et ma mère silencieuse. On ne nous fait pas de cadeaux, ni la vie, ni les hommes.

Pour venir m'asseoir dans la classe de mademoiselle Élisabeth, mon père n'a rien à payer. Pour fréquenter l'école de la Chamaille il faut payer un impôt que les seigneuresses réclament parce que j'ose vouloir ouvrir un livre plutôt que de tenir une charrue à plein temps. Mon père enrage, il dit que l'instruction est un luxe de riche qui ne fait que donner des idées de grandeur aux miséreux. Il a raison sur un point : j'ai des idées de grandeur. Mais il a tort de croire qu'elles sont inutiles. Je ne veux pas passer ma vie à regarder mes bottes dans la boue de la Chamaille.

À l'école, tout change. Mademoiselle Tremblay m'accueille comme si mes vêtements étaient de soie. Je sais que je suis plus rapide que les autres. Même Mathieu Martin, qui joue de la musique comme un ange, s'arrête de compter quand il me voit résoudre les problèmes au tableau. Je dévore les chiffres et les mots parce que je sens que chaque leçon est une maille que je brise dans le filet qui me retient prisonnier. J'ai appris à calculer les intérêts, les surfaces et même des formules complexes que je cache dans mon cahier comme des trésors de guerre. Par exemple, j'aime la précision de la géométrie : si je connais la base B et la hauteur H, je peux définir l'espace exact d'un monde parfait (la surface d'un rectangle) A = (B x H) / 2.

Je me demande souvent ce qui est accessible pour un garçon comme moi. Un habitant instruit, est-ce assez ? On me dit que l'avenir des gens de mon sang est de rester sur la terre, de payer des lods et ventes et de mourir en laissant des dettes. Mais moi, je cherche la brèche. J'observe les marchands, les arpenteurs, les notaires comme Monsieur Laprise. Ils n'ont pas les mains calleuses, mais ils ont le savoir. Je veux comprendre comment tourne le monde pour ne plus être celui qui se fait écraser par la roue.

Mademoiselle Tremblay me parle d'ascension sociale. C'est un grand mot pour dire que l'on peut grimper au sommet de la montagne même si l'on est né au fond du ravin. C'est mon seul espoir. Si je n'ai pas de terres, j'aurai ma tête. Si je n'ai pas d'or, j'aurai ma plume.

Dites-moi, vous qui vivez dans le siècle des miracles, est-ce que la pauvreté empêche encore les enfants d'étudier chez vous ? Est-ce qu'on regarde encore la qualité du drap sur le dos avant d'écouter ce qu'il y a dans le cerveau ? J'espère que mon nom, Aristote, ne sera pas qu'une moquerie du destin, mais la preuve qu'on peut sortir du cercle vicieux par la seule force de l'esprit.

Celui qui ne pliera pas,
Aristote Dufresne