LETTRE APPROUVÉE PAR LE FILTRE À FAUTES


Chers amis du futur,

Je m'appelle Marianne Martin et j'ai dix ans. Si je vous écris, c'est pour vous raconter ce que c'est que d'être une personne seule dans une maison remplie de duos. Chez nous, la vie est un miroir qui se répète. En haut, il y a Mathieu et Vitaline, qui ont douze ans. En bas, il y a Maxime et Pascale, qui n'ont que cinq ans. Et au milieu, il y a moi. Tout juste moi.

C'est une chose étrange et délicate que de vivre entourée de jumeaux. Ils marchent ensemble, ils pensent ensemble, et souvent, ils se chicanent dans une langue que seuls eux comprennent. Mathieu et Vitaline sont comme les deux parois d'un mur invisible. Ils s'adorent et se détestent avec une force que je ne connaîtrai jamais. Quand les petits jumeaux jouent, ils forment un cercle fermé où je n'ai pas de place. Je me sens seule, très seule, comme si j'étais un mot oublié au milieu d'une phrase très bruyante.

J'admire mon frère Mathieu de loin. Lorsqu'il s'assoit au piano, le monde s'arrête. Il a reçu un don pour la musique et une intelligence qui dépasse tout ce que je peux imaginer. Mais c'est sa jumelle, Vitaline, qui m'inquiète le plus. Elle possède une beauté qui fait mal aux yeux et un don vraiment bizarre. Dès qu'elle s'approche de quelqu'un, cette personne change de visage. Elle attire les gens comme un aimant attire les épingles. Les villageois lui vouent des sourires béats, ils réagissent comme s'ils la connaissaient depuis toujours. Moi, cela me dérange. Je trouve que ce n'est pas naturel d'avoir un tel pouvoir sur le cœur des autres sans rien faire.

Pendant longtemps, j'ai choisi la tristesse. C'était ma façon de me cacher, de dire : « puisque vous ne me voyez pas, je vais disparaître pour de bon dans mon chagrin ». Je restais dans les coins sombres de la maison, regardant Mathieu briller et Vitaline charmer. J'avais l'impression de n'avoir hérité de rien, ni du talent, ni de la beauté magique, ni de la complicité des paires.

Mais Mademoiselle Tremblay a vu clair dans mon jeu. Elle m'a parlé avec une douceur qui m'a fait pleurer. Elle m'a dit que ma singularité était justement là : je suis la seule de la famille à être entière par moi-même, sans avoir besoin d'un double pour exister. Elle m'a demandé de chercher ma place et, surtout, de l'affirmer. « Marianne, m'a-t-elle dit, tu n'es pas l'ombre des autres. Tu es la lumière qui sépare les ombres. »

Alors, j'apprends. J'apprends à parler plus fort, à dire mes envies, et à ne plus me laisser délaisser lors des repas ou des travaux. Je commence à voir que Mathieu m'écoute quand je lui parle de ses mélodies, et que même Vitaline semble surprise quand je ne lui souris pas bêtement comme les autres. Je cherche encore ce que je ferai de ma vie, mais je sais maintenant que je ne veux plus être celle qu'on oublie de compter.

Est-ce que dans votre siècle, il y a aussi des familles où certains enfants se sentent invisibles ? Est-ce qu'on apprend aux gens seuls à briller aussi fort que ceux qui marchent par deux ?

Celle qui apprend à exister,
Marianne Martin