LETTRE APPROUVÉE PAR LE FILTRE À FAUTES
Chers amis du futur,
Je reviens vous écrire car Mademoiselle Tremblay m'a dit que ma première lettre avait ouvert une porte dans mon cœur. Aujourd'hui, je veux vous raconter comment j'ai sauvé ma sœur Vitaline, alors que tout le monde pensait qu'elle était au sommet de sa gloire. Cela s'est passé samedi dernier, au magasin général d'Eustache Lavoie. C'était jour de marché, et le magasin était bondé de villageois et de voyageurs de passage.
Dès que Vitaline est entrée, le silence s'est fait, puis les murmures ont commencé. C'est toujours pareil. Son don magnétique s'est activé comme une tempête invisible. Un groupe de commerçants de la ville, des hommes qui ne l'avaient jamais vue, se sont mis à l'entourer. Ils souriaient de ce sourire béat qui m'énerve tant, lui offrant des rubans, des bonbons, et lui posant mille questions comme s'ils étaient ensorcelés. Ils ne voyaient pas Vitaline. Ils voyaient une poupée magnifique, une icône à adorer.
Au milieu de tout ce bruit, j'étais là, juste à côté, invisible comme d'habitude. Mais parce que j'étais invisible, j'ai pu voir ce que personne d'autre n'a remarqué. J'ai vu les doigts de Vitaline trembler contre son tablier. J'ai vu ses yeux chercher une sortie, et surtout, j'ai vu cette petite ride d'angoisse apparaître sur son front. Son don l'emprisonnait. Elle attirait tellement l'attention qu'elle ne pouvait plus faire un pas, étouffée par l'admiration des autres.
C'est là que j'ai compris que mon discernement était plus fort que son aimant. Je n'ai pas eu besoin de piano comme Mathieu, ni de beauté comme elle. Je me suis glissée entre deux gros messieurs en redingote, j'ai pris la main de Vitaline — elle était glacée — et j'ai dit d'une voix très forte, celle que Mademoiselle m'apprend à affirmer : « Laissez passer, notre mère l'attend pour une urgence à la censive ! »
Le ton de ma voix, si sec et si vrai, a brisé le sort. Les hommes ont reculé, un peu confus, comme s'ils se réveillaient d'un rêve. J'ai entraîné Vitaline dehors, derrière les barils de farine, jusque dans la ruelle calme. Là, elle s'est effondrée en pleurant, me serrant si fort que j'en avais le souffle coupé. Elle m'a chuchoté : « Merci Marianne. Toi seule savais que j'étouffais. »
À ce moment-là, je n'étais plus délaissée. Je n'étais plus entre deux paires de jumeaux. J'étais la sœur aînée de l'âme de Vitaline. J'ai réalisé que son don est une prison et que ma solitude est ma liberté. Je peux aller où je veux, observer qui je veux, et intervenir quand la vérité est en danger. Mathieu a la musique, Vitaline a la beauté, mais moi, j'ai la lucidité.
Désormais, quand on se chicane à la maison, je ne me cache plus. Je regarde Vitaline et elle me fait un petit clin d'œil secret. Elle sait que je suis la seule à ne pas succomber à son aimant, et c'est pour cela qu'elle m'aime plus que ses admirateurs. Mademoiselle Tremblay dit que j'ai trouvé ma place : je suis l'ancre de la famille Martin.
Est-ce que dans votre futur, il y a des gens qui sont prisonniers de ce que les autres pensent d'eux ? Est-ce qu'il y a toujours une Marianne pour les ramener à la réalité ?
Celle qui voit clair,
Marianne Martin