Jos Languille est le quêteux lettré du village. Derrière son humble apparence se cache un esprit vif qui cherche, à travers les romans et les journaux du XIXe siècle, à mettre des mots sur le drame de ses propres origines : celui des enfants trouvés.
Réflexions de Jos Languille sur son abandon
Jos Languille explore à travers les écrits du XIXe siècle le pourquoi et le comment de l'abandon. Oh ! Ce n'est pas qu'il soit obsédé par son propre abandon c'est plutôt qu'il aimerait comprendre. Jeune homme, il trouvait perturbant de ne pas connaître ses racines, de se savoir issu de n'importe où, comme de n'importe qui.
Les images variées fournies par les écrivains le laissent sur son appétit. En effet, il croit que l'imagination de l'écrivain n'est pas étrangère à la description d'abandons qui paraissent très originaux. Pourtant Jos Languille conçoit qu'il est vraisemblable que des hommes ou des femmes aient utilisé des moyens inattendus, scabreux, soit pour échapper au jugement des autres, soit pour ne pas perdre l'enfant de vue. Exemple, cet homme qui déposa un nourrisson, fruit d'un amour adultère, devant la porte de ses vieux jardiniers sans enfant, auxquels il fit comprendre que c'était Dieu qui, touché de leurs regrets, leur envoyait un fils, ce qui lui permit de suivre son éducation.
Voilà que depuis des années que Jos Languille glane ici et là, dans les oeuvres littéraires de différents auteurs, sa matière à réflexion. Il a lu « Les Mystères de Paris » de Eugène Sue (1842). Mais ces écrits ne sont pas satisfaisants pour Jos Languille qui pense que certains passages laissent à désirer sur la réalité et la fiction. Ici, Euphrasie, nouveau-née, est abandonnée dans la paille d'une charrette ; la Niçoise est délaissée au bord de la route. Pour sa part, Jos Languille se souvient que soeur Marie lui a toujours dit que tous les enfants trouvés n'avaient pas été délaissés au hasard de la route, car, la plupart du temps, on laisse les enfants à l'hospice.
Pour sûr les écrivains ont voulu rendre ainsi plus intéressantes les aventures de leurs héros. Mais, Jos Languille avoue qu'il est peut-être vrai que des femmes, voire des hommes, pris de court ou par peur, n'allaient pas toujours jusqu'à l'Hospice de leur arrondissement ou au seuil de l'église la plus proche. C'est probablement ce qui est arrivé à Claude Médard, héros, dont la vie officielle prend effet le 8 juin 1810, jour de la Saint Médard. Il a alors trois ans, il est ramassé par les autorités sur le talus de la route impériale... écoutons-le : « Il est probable que, par ma naissance, j'appartiens à quelque famille qui, chaque année, à jour fixe, allait dresser boutique en face de Tarascon. En route, ma pauvre petite personne fut un embarras pour celui ou celle qui devait en prendre soin. On me déposa sous un arbre, à la grâce de Dieu ! et puis fouette cocher, les parents ont disparu et jamais je n'en ai entendu parler ».
Ici comme ailleurs, Jos Languille est persuadé que l'abandon se passe généralement la nuit, car elle favorise l'anonymat et dans l'idée des gens c'est le moment où se révèle la nature humaine, avec ses vices et ses interdits. La nuit, c'est le temps où se commettent les actions répréhensibles. La grisaille, les ombres, la neige et le froid accentuent l'aspect dramatique de l'acte... n'a-t-il pas été, lui-même, abandonné en pleine grisaille, dans la neige et le froid.
Jos Languille se questionne encore aujourd'hui sur l'amour de sa mère. Était-il pareil à ces femmes décrites par les écrivains : « Alors elle se leva, déposa l'enfant sur le seuil de l'église et (le dernier instinct maternel, qui disparaît quelquefois, mais ne s'éteint jamais complètement) elle l'arrangea dans ses couvertures et le recouvrit de la grande pelisse qu'elle arracha de ses épaules ».
En avait-il été ainsi pour lui ? Y a-t-il eu des larmes et des baisers, le déchirement de sa mère. Pourquoi cela aurait-il été différent de ces histoires racontées par Eugène Sue qui a si souvent évoqué la terrible histoire de ces femmes qui, par la misère, se décident de se séparer de leur chérubin ?
Mais toutes ces invocations ne sont pas toujours pareilles. Jos Languille se demande si sa mère n'était pas plutôt celle qui abandonne parce qu'elle ne connaît pas l'amour maternel ; sa mère était-elle ce personnage dénaturé dont il a déjà lu la description dans un roman français.
Il est certain que Jos Languille préfère le discours qui décrit la mère qui abandonne son enfant comme une femme aimante qui pleure en donnant une dernière fois le sein à son enfant, en le couvrant d'ultimes caresses et de baisers.
Aussi, imagine-t-il son abandon pareil à cette description littéraire de l'abandon d'un enfant à l'Hospice des Enfants Trouvés de Paris : « ... en face l'un de l'autre, deux lugubres refuges des défaillances humaines : le couvent des filles repenties, l'hospice des Enfants Trouvés ; on entrevoit dans le brouillard, à la lueur blafarde des réverbères, des ombres furtives, hésitantes, éplorées, qui, rasant le mur de ce dernier monument, s'arrêtent avant d'en atteindre le seuil, cherchent d'une main qui tremble le bouton d'une sonnette dont l'appel retentit à l'intérieur et, sur le matelas banal d'une sorte de tourniquet ne s'entrouvrant que pour se refermer aussitôt, déposent à la hâte le fardeau vivant qu'elles ont apporté dans leurs bras, sous quelque haillon ».
Un tour d'abandon.
Et oui ! Notre quêteux a beaucoup lu sur le destin des enfants abandonnés. Il s'est nourri et se nourrit encore de ces histoires romanesques décrites par les écrivains français, mais également par certains articles de journaux qu'il a pu lire il y a de cela plusieurs années. Ainsi, il sait que le cylindre pivotant où était déposé l'enfant, avait été institué par un décret français datant de 1811 et qui disait que dans chaque hospice destiné à recevoir ces enfants, il y aurait un tour où ils devraient être exposés.
Il paraît que le Tour devint l'objet de multiples et âpres discussions dans la bonne société française, car le nombre d'enfants abandonnés augmentait sans cesse. Ses partisans voyaient dans ce système une mesure dictée par la charité, un moyen de sauver des enfants dont la mort aurait été certaine s'ils avaient été exposés de façon sauvage ; mais surtout, il s'agissait d'apporter à la mère une issue honorable, discrète, de lui éviter par le biais de cet anonymat complet le recourir à l'infanticide.
Pour ses détracteurs, le tour banalisait l'abandon, menaçait l'institution du mariage et outrageait les valeurs familiales. À cela ils ajoutaient un argument à caractère économique : le tour coûtait cher, beaucoup trop cher... ».
Jos Languille a constaté à travers ses lectures sur le sujet que certains auteurs littéraires n'étaient pas restés étrangers à ce grand débat. Si, les littéraires livrent à travers leurs oeuvres un prolongement des débats en cours, en l'alimentant d'arguments qui ne sont pas nouveaux, presque tous en arrivaient à une même conclusion : si les hommes politiques, le corps médical, les juristes, le clergé, se divisent à propos du tout, dans le monde des romanciers, la division fait place à l'unité, leur opinion est unanime. Pour eux, la suppression du tour est une mesure condamnable, inhumaine. Eugène Sue, le premier en 1847 dans « Les misères des enfants trouvés ou les mémoires d'un valet de chambre» (1847) critique la décision de fermer les tours.