Secrets d'Aurigène
CONFIDENCES
À propos des murmures du manoir

Jane-Édith Caldwell, bien qu'établie depuis peu à Prologue, possède une oreille attentive. À travers les récits d'Ursule Letendre et d'Augustin Lebeau, elle lève le voile sur la vie des domestiques, entre dévouement silencieux, superstitions et secrets de famille bien gardés.

Histoires de domestiques

Ursule Letendre lui a raconté qu'une vieille servante sourde et muette et son fils demeuraient dans la chambre occupée aujourd'hui par Hilaire Borduas au manoir et lorsque le fils fut en âge de subvenir lui-même à ses besoins il s'installa sur une parcelle de terre en grande partie défrichée.

Une fois son fils partit, Anne Ménard partagea sa chambre avec Suzanne Lebeau et de nombreuses servantes qui ne restèrent guère que quelques mois au manoir préférant aller chercher une place dans les villes de Québec ou de Montréal. Lorsque le seigneur engagea le cuisinier, Anne Ménard était déjà décédée. Les autres servantes s'installèrent dans l'autre chambre mise à la disposition des domestiques.

Il paraît que certaines nuits, le fantôme de la vieille servante sourde et muette se promène dans le corridor. Le palefrenier et Ursule Letendre ont juré l'avoir vu descendre par la trappe qui mène à la cuisine. Monsieur Hilaire prétend que ce ne sont que des sornettes et des superstitions de « bonne femme ».

Ursule Letendre a confié à Jane-Édith que le fantôme de la vieille sourde-muette viendra sûrement tirer l'oreille du cuisinier s'il continue de glousser à son sujet.


D'autres lui ont également parlé de cette vieille servante, mais d'une tout autre manière. Par exemple, monsieur Augustin Lebeau lui a raconté que la vieille domestique, Anne Ménard, dite « Vaillante », était morte en 1842 à l'âge de 62 ans. Elle était sourde et muette et ne savait ni lire ni écrire.

Il paraît qu'elle est arrivée au manoir seigneurial par une nuit orageuse du mois de septembre 1797. Elle était à peine âgée de 17 ans. Dans ses bras elle tenait son fils, nouveau-né. Nul ne sait d'où elle venait et qui était le père de cet enfant. Cette nuit-là, elle a demandé (par gestes) asile à dame Élisabeth Abott.

Gonzague Prologue, le seigneur actuel de la seigneurie, n'avait alors que 11 ans, mais l'on raconte qu'il se souvient très bien de l'arrivée de cette jeune femme apeurée. Elle est demeurée, pendant tout ce temps, au service de la famille seigneuriale avec son fils qui à sa majorité s'est vu offert un lopin de terre. Son corps repose dans la vieille partie du cimetière de Prologue.

Il paraît que le petit Gonzague avait très peur de cette femme qui ne disait jamais mot. Cependant, peu à peu, il a appris à communiquer avec elle par signes et à se faire comprendre. Le seigneur Prologue raconte souvent combien cette domestique était affectueuse et combien elle veillait bien sur lui et les autres membres de la famille. Il paraît qu'encore aujourd'hui le seigneur Gonzague va se recueillir sur la tombe de cette femme.


Pour Jane-Édith, ce genre de comportement fait contraste avec les manières rudes et méprisantes des anciens maîtres de sa mère et des bourgeois de Québec chez qui madame Angélique Hamelin a déjà travaillé. Jane-Édith Caldwell ne vit pas à Prologue depuis longtemps, mais elle connaît la plupart des histoires qui circulent sur les autres domestiques.

Ainsi, Hilaire Borduas aurait raconté que Suzanne Blais, mère du fameux journaliste Augustin Lebeau et domestique chez le seigneur Prologue, était entrée au service de la famille seigneuriale en 1812 alors qu'elle était âgée de 20 ans. Gonzague Prologue avait alors 19 ans et faisait ses études à Boston.

C'est à cette époque que Suzanne Blais épousa Paul Lebeau, le sourcier, mais demeura quand même au service de la famille seigneuriale. Les mauvaises langues disent qu'Augustin Lebeau est l'enfant illégitime du seigneur Gonzague Prologue et de la domestique Suzanne Blais. D'aucuns disent que c'est ce secret qui est la cause de la séparation de corps et de biens entre Suzanne Blais et Paul Lebeau son époux.

Paul Lebeau vit avec son fils Désiré (veuf), son petit-fils et sa fille célibataire Marie-Adélaïde alors que Suzanne Blais vit avec son garçon, Augustin Lebeau. Il est de notoriété publique que les études d'avocat d'Augustin Lebeau sont le fait de la générosité du seigneur Gonzague Prologue. C'est cet événement qui est à l'origine de la rupture définitive de Suzanne Blais d'avec le sourcier. Il paraît qu'ils ne se sont plus parlé depuis le décès de leur dernier enfant Paul, décédé à l'âge d'un an.