Secrets d'Aurigène
Drôlerie

Ce texte fait mention d'un célèbre personnage, figure légendaire de l'histoire québécoise, connu pour sa force herculéenne et sa droiture. Dans le contexte de 1853, il représentait pour les enfants un héros quasi divin, capable de rivaliser avec les forces de la nature. Note : Les sermons de l'époque étaient souvent utilisés pour maintenir l'ordre social face aux distractions populaires comme le baseball.

Le sermon du curé Chandonnay.

Vraiment ! La future partie de baseball sème l’émoi dans le village. Voici que monsieur le curé Chandonnay a dû ramener les esprits à l’ordre lors d’un sermon que tout un chacun se rappellera longtemps. Écoutons-le quelques instants.

Qui a fait cette terre que nous habitons; ce magnifique soleil qui nous éclaire... Qui fait qu’un grain de blé pourrit, pousse en herbe, et se change de nouveau en grains de blé ?

Qui a formé cette multitude d’étoiles si variées, si brillantes, si belles? Qui les a placées à la voûte des cieux?

Qui soutient la terre au milieu des airs, roulant avec une rapidité toujours uniforme depuis près de six mille ans? Qui a fixé des bornes à la mer, qui n’ose franchir un grain de sable contre lequel elle vient briser ses vagues, soulevées et poussées par la tempête?

Qui fait qu’un grain de blé pourrit, pousse en herbe, et se change de nouveau en grains de blé?

Qui a fait toutes ces fleurs dont les couleurs et la variété sont infinies et dont le nombre surpasse celui des cheveux de notre tête. Qui a formé ces poissons de grandeurs et de formes si variées pour en peupler les mers et cette multitude si étonnante d’oiseaux si brillants, si beaux, si légers, si prompts dans leur vol à travers les airs?

Qui a fait ces animaux si différents de grandeur et de force et dont plusieurs servent à aider l’homme dans ses travaux? Quel est l’ouvrier qui a formé tous les organes de ces petites mouches, dont la perfection surpasse peut-être celle des organes des plus grands animaux?

Qui a donné à l’œil la puissance de voir; à l’oreille celle d’entendre; à l’estomac celle de digérer?

Qui a donné à l’herbe que mangent les animaux de se changer en lait, en chair, en poil, en sang...?

•Qui conduit le soleil, la lune et les étoiles à travers les airs, sans que jamais ils se dérangent de leur course?

Qui a donné à l’eau la vertu d’étancher la soif; aux aliments celle d’apaiser la faim; à l’air celle de favoriser et d’entretenir la respiration et la vie; à la terre celle de produire une infinité de moissons, de plantes, de fleurs, toutes différentes, en grandeur, en couleur, en beauté……Qui...?

Il va sans dire que cette interrogation ne m’aurait pas autant interpellée sans la présence du petit Justin Papineau, à peine âgé de 6 ans. Il se tient toujours près de moi, à ma droite et, la plupart du temps, il s’endort tout contre mon épaule.

Mais, ce matin, je ne sais trop pourquoi, il buvait les paroles de monsieur le curé Chandonnay. Je pouvais l’entendre réfléchir tellement sa réflexion me paraissait intense. Qu'est-ce que son intelligence pouvait bien dire en réponse à chacun de ces « QUI » ?

Notre bon pasteur poursuivait, les mains en l’air, la tête haute :

Qui a donné à l’eau la vertu d’étancher la soif... Qui... ?
Le petit Justin me regarda, tira sur ma manche de chemise et s'approcha tout près de mon oreille :
Un seul homme a pu faire tout cela, c’est sûrement Jos Montferrand, chuchota-t-il.

Cette trouvaille enfantine eut sur moi un tel effet que je fus pris d'une irrésistible envie de rire. À tel point, que j'entrepris de sortir de l’église, feignant un malaise, plié en deux, lorsque monsieur le curé laissa tomber, tel un couperet, la réponse à tous ces «qui a fait?».

Qui a fait tout cela ? C'est la puissance de Dieu !

Au même instant, le tonnerre gronda. Je réussis à me ressaisir et retournai à ma place aux côtés du petit Justin, rouge comme une pomme. Rouge de honte ou de peur ? Je ne sais trop. Monsieur le curé avait entamé la deuxième partie de son sermon.

Apprenez à craindre la puissance redoutable de Dieu qui peut nous perdre et nous anéantir à chaque instant, qui nous tient comme suspendus par un fil au-dessus d’un gouffre affreux, qui au même moment ou nous pécherons peut nous frapper de la foudre, ouvrir les abîmes de la terre pour nous engloutir; nous précipiter à jamais dans les enfers; ordonner à la mort de nous saisir, à l’air de nous étouffer; aux animaux féroces de nous dévorer, aux démons de nous étrangler, à notre cœur de cesser de battre, à notre âme de sortir de notre corps afin de comparaître à son redoutable tribunal pour y recevoir son jugement.

Cette fois-ci, ce fut au tour du jeune Bernard Hamelin de sortir de l’église en toute hâte. Vraisemblablement ce n’était pas pour les mêmes raisons que moi. Car il avait le teint pâle et des larmes coulaient abondamment sur ses joues. Je profitai d’un moment d’inattention de notre prédicateur pour aller le retrouver. À ma vue, il se jeta dans mes bras et dit en pleurant:

«Est-ce qu’il pleut à cause de moi? Est-ce que le tonnerre va tomber sur notre maison? Est-ce que le démon va venir me chercher?»

Je ne comprenais pas pourquoi ce jeune garçon, d’habitude si raisonnable et si peu impressionnable, tombait dans une telle inquiétude! Une fois qu’il fut calmé, je lui demandai de me dire ce qui n’allait pas et l’avait ainsi jeté dans cette détresse.
Il m'expliqua qu’il avait caché une information cruciale au bon déroulement de la partie de baseball ou du moins qu’il n’en avait fait la révélation qu’à monsieur Eustache Lavoie qui en retour l’avait inclus dans son équipe. Était-ce un péché? Il avait peur d'être puni…

La pluie tombait, abondante et rieuse ! Elle nous jouait un bon tour, il n’y aurait pas de partie de baseball... Du moins pas aujourd’hui. Ce n'était que partie remise.