Mon cahier pour les gens d'après.
Par Édith Desrosier
Aux gens du Futur,
Mademoiselle Élisabeth Tremblay (c'est mon institutrice, elle est bien plus gentille que l'autre, Mademoiselle Lebeau) dit que je suis la plus jeune du village à écrire pour le "Blogue". C'est un mot qui me fait rire, on dirait un nom de grenouille.
Je m'appelle Édith Desrosier. J'ai 10 ans. De ma fenêtre, je vois l'automne. C'est ma saison préférée parce que les feuilles mortes sentent bon quand elles sont mouillées et que l'air pique le nez. Les grands arbres sont tout nus, ils ont l'air d'avoir froid. Papa (Michel Desrosier) dit que le vent s'est levé parce qu'il doit balayer le village avant que la neige ne cache tout.
Mes travaux d'automne ne sont pas comme ceux des grands. Papa est journalier, alors il travaille fort aux champs des autres avant l'hiver. Moi, j'ai des devoirs. Je dois pratiquer mon écriture, lire les livres que Mademoiselle Tremblay me donne et aider Maman (Lucille) à rentrer le bois sec pour le poêle. Je dois aussi m'assurer que mon grand frère Thimothé ne fasse pas de bêtises, mais c'est moi qui lui donne les idées.
Le silence du moulin
Ce qui m'a le plus marquée ce mois-ci, c'est quand la grande roue du moulin à farine s'est arrêtée. D'habitude, on l'entend grincer toute la journée. Mais l'autre matin, il n'y avait pas de bruit. C'était étrange. M. Bricoleau (Casimir Paré) est venu avec ses outils et a passé deux jours à réparer les engrenages. Pendant ce temps, les gens attendaient avec leurs sacs de grain et ils avaient l'air fâché.
Ma plus belle grimace
Lundi dernier, le Notaire, M. Donald Laprise, est venu voir Papa pour des papiers. M. Laprise est un vrai malotru. Il est grand, sec, et il ne sourit jamais. Il est entré sans essuyer ses pieds, laissant des traces de boue partout. Il n'a même pas dit bonjour, il m'a juste regardée par-dessus ses lunettes comme si j'étais une chaise.
Pendant qu'il parlait à Papa de choses ennuyantes, je me suis mise juste derrière lui. Et là, je lui ai fait ma meilleure grimace. Celle où je louche des yeux, je gonfle mes joues et je sors la langue sur le côté. Maman m'a vue dans le reflet de la fenêtre. Elle est devenue toute rouge et elle s'est mordu les lèvres pour ne pas rire. Le Notaire ne s'est rendu compte de rien. Quand il est parti, Maman m'a grondée, mais elle riait en même temps. Les malotrus méritent des grimaces, peu importe leur rang.
La couleur du vent
Hier, Mademoiselle Tremblay m'a demandé de porter un mot à Mademoiselle Pétronille Papineau, sur la censive 2030, la vieille maison ancestrale. J'aime bien y aller. Mademoiselle Pétronille n'est pas vieille du tout (elle a 36 ans), elle est artiste. Elle habite là avec son père qui est âgé, son grand frère Eusèbe-fils et sa sœur Angélique.
Elle s'est retournée en souriant. « Ah, Édith ! Entre. Tu tombes bien. Dis-moi, de quelle couleur est le vent, aujourd'hui ? » J'ai réfléchi. « Ben... le vent n'a pas de couleur. C'est juste de l'air. »
« Faux, » m'a-t-elle dit en plissant les yeux. « Aujourd'hui, il est couleur de rouille et de pomme verte. Je n'arrive pas à le mettre sur ma toile. C'est pour ça que je regarde le mur. J'attends qu'il me le dise. »
J'ai couru jusqu'à la maison en essayant d'écouter le vent. Je n'ai entendu que du Fouuuuuu, mais j'ai trouvé qu'elle avait raison : ça sentait la rouille.
C'est étrange d'écrire à des gens qui ne sont pas encore nés. Est-ce que vous, dans le futur, vous avez encore des notaires qui ne s'essuient pas les pieds ? J'espère que oui. Sinon, vous ne savez pas quoi faire de vos meilleures grimaces.