Nouvelles du bois, pour ceux de la ville
Par Jérôme Lagibotière
À qui de droit dans le Futur,
Mon nom est Jérôme Lagibotière. J'ai 26 ans. Je suis ouvrier agricole quand il faut, mais surtout trappeur. On m'a demandé d'écrire pour votre machine, alors je prends cinq minutes avant de nettoyer mes collets.
L'automne, c'est ma saison. Vous, les gens du village, vous voyez les feuilles mortes et la boue. Moi, je vois le travail qui commence. L'air est enfin débarrassé des moustiques, il sent le sapin et la terre froide. Le vent s'est levé, et c'est une bonne chose : il couvre le bruit de mes pas dans le bois. Les nuits sont claires et assez froides pour que la glace commence à prendre sur les étangs. C'est le temps parfait.
L'odeur de la pruche
Mon travail, c'est de me préparer. Les récoltes sont finies, alors je ne loue plus mes bras aux habitants. Maintenant, je prépare mes lignes. J'ai passé la semaine à faire bouillir mes collets dans de l'écorce de pruche pour enlever l'odeur de l'homme et du métal. Je répare mes raquettes. Le vrai travail, c'est de lire le bois : voir où le castor a coupé du neuf, où le renard a sa piste. C'est pas un travail pour les gens pressés.
Le sel et le bouc
Tenez, parlant de gens pressés, ça me rappelle le tour que j'ai joué à Marc Borduas (le fils d'Hilaire, le cuisinier). L'autre jour, il courait partout dans le village, se plaignant qu'il avait perdu un sac de sel précieux pour les salaisons du Seigneur. Il accusait tout le monde.
Je l'ai croisé près du pont. Je lui ai dit, l'air très sérieux : « Marc, j'ai vu ton sac. C'est le bouc de M. Gendron qui l'a mangé. Il est en train de roter des nuages de sel. » Vous auriez dû le voir ! Il s'est mis à courir après le bouc du cordonnier en lui criant : « Rends le sel ! Rends le sel ! » Évidemment, le sac était juste caché dans ma cabane. Je lui ai rendu le lendemain. Il ne m'a pas trouvé drôle.
L'ombre du loup
Ce qui m'a le plus marqué ce mois-ci, ce n'est pas une histoire d'hommes. C'est ce que j'ai trouvé hier matin, très tôt, près du Ruisseau Noir. J'ai vu les premières traces d'un loup. Un gros mâle, seul. D'habitude, ils ne descendent pas si près du village avant le gros hiver. Ça veut dire deux choses : que l'hiver sera rude, et que le gibier se fait rare là-haut. Ça m'a rendu... respectueux. Lui aussi, il travaille pour sa pitance.
La clôture de M. Simard
Justement, en vérifiant mes lignes près de l'ouest, je suis passé sur la terre de M. Léon Simard. C'est un homme plus âgé, 52 ans, et qui n'a pas la réputation d'être facile. Il était là, à réparer sa clôture d'un air fâché. Je me suis approché pour lui offrir un coup de main. Un homme de 26 ans, ça peut fendre du bois plus vite qu'un homme de son expérience.
Il a lâché son marteau. J'ai cru qu'il allait me le lancer. « Mon expérience, jeune morveux, elle te dit que si tu mets un pied de plus sur ma terre sans y être invité, tes collets, c'est toi qui vas les avoir au cou. Compris ? »
« Parfaitement, M. Simard, » j'ai dit en reculant sans lui tourner le dos. Quel caractère ! Comme je le disais, c'est plus facile de parler aux loups qu'à certains habitants.
Voilà. C'est tout ce que j'ai à dire. Je ne sais pas pourquoi vous voulez nos histoires, vous les gens du futur. J'ai l'impression d'avoir mis des mots dans un piège, sans savoir ce qui va mordre dedans. C'est une drôle d'idée. Si vous lisez ça, j'espère au moins que ça vous aura fait sourire.