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LA JASETTE DE PROLOGUE

Édition spéciale — La joute des Loups contre les Baveux

Pardi ! Quel spectacle sur la Serpentine ce matin. Trefflé Bellerive et Jos Languille étaient à genoux sur la glace, armés de pinceaux. Ils dessinaient une tête de loup au centre et des lignes rouges et bleues un peu partout.

— Qu'est-ce donc que ces barbouillages, messieurs ? demandais-je.
— Ce ne sont pas des barbouillages ! m’a lancé Languille. C’est pour les règlements du futur. Les lignes bleues et rouges, c’est pour que les jeunes freluquets ne se perdent pas sur la glace !

M'est d'avis qu'il n'y comprenait rien lui-même. On a aussi installé des palissades tout autour, comme pour enfermer des bêtes féroces. Quant à cette fameuse dame Zamboni dont parlent les correspondants pour lisser la glace, personne ne l'a vue. Le juge de paix, Monsieur Laprise, a d'ailleurs refusé d'arbitrer, craignant pour sa crédibilité devant un jeu si étrange.

L’organisation de cet événement est devenue une affaire de fierté. L’institutrice, Mademoiselle Tremblay, a pigé le nom de l’équipe dans un chapeau : ce seront les Loups de Prologue ! Côté équipement, c'est l'invention totale. Madame Beaulieu, craignant pour les têtes de nos enfants, a suivi l'idée de Jane-Édith Caldwell. On a vidé une vieille paillasse pour remplir des bonnets de nuit de plumes et de paille. Nos joueurs ressemblent à des champignons géants, mais Madame Beaulieu jure que c'est le dernier cri de la protection. Ils porteront leurs tuques par-dessus pour cacher le ridicule, mais l'essentiel est de rester entier face aux brutes de la Chamaille.

Toujours est-il, que notre équipe comptera quelques joueurs expérimentés tels: Guillaume Rasmussen, Mathieu Martin dit Tudor, Denis Tremblay, Bernard Hamelin, Anthony Prologue et Paulin Larose. Ces derniers ont tous joué l'année dernière. À ceux-ci s’ajoutent les jumeaux Lavoie, Charles et François ainsi que Maxime, 13 ans et bâti comme un homme. Cependant, il y a une nouveauté: la rondelle ne sera plus un crottin de cheval durci, mais une galette de bois, que monsieur Roger Lamarre a minutieusement fabriqué pour l'occasion. Il a également fait les bâtons de hockey. Il s'est inspiré, d'un croquis que certains correspondants du futur lui ont fait parvenir!

Dimanche est arrivé dans un vacarme de grelots. Les gens de la seigneurie de la Chamaille ont débarqué en sleigh, baveux et agressifs. Leurs joueurs, montés sur des patins aux lames de fer forgé, nous regardaient de haut.

Pour arbitrer ce charivari, on a dû appeler le curé Chandonnay et le curé Sylvestre. On leur a cousu des bandes de tissu blanc sur leurs soutanes noires. On aurait dit des zèbres égarés ! Le sifflet a retenti et la première période fut un calvaire. Les joueurs de la Chamaille filaient sur leurs lames de fer pendant que nos Loups, avec leurs semelles cloutées, s'étalaient de tout leur long. À la fin de la première période, le score était de 5 à 1 pour les visiteurs. On tournait le dos au jeu par pur dépit.

En deuxième période, Magloire Martin a lancé les renforts : les jumeaux Charles et François Lavoie, et le grand Maxime. Le score est remonté miraculeusement à 5-5 au son des hurlements de la foule. Nos joueurs semblaient épuisés après un tel effort. Ils ne pourront pas résister une autre période à subir les coups vicieux et les bravades des malotrus de la Chamaille. Il aurait fallu un miracle... Qu'à cela ne tienne! Il fallait un miracle... Il arriva au début de la troisième période.

Pendant que les joueurs reprenaient leur souffle, une carriole s'approcha. Un homme en descendit. Un géant. Jos Montferrand en personne ! Le silence est tombé comme une chape de plomb sur les voyous de la Chamaille, qui sont devenus pâles comme des navets d'hiver. Jos est allé s'asseoir tranquillement aux côtés de Thérèse Chiasson.

C’était là, la grande magouille ! Thérèse lui a tendu une pointe de sa tarte aux pommes. On murmure qu'elle lui en a promis une pour chaque jour de son existence s'il venait nous appuyer. L'effet fut foudroyant. Les baveux de la Chamaille tremblaient des genoux rien qu'en croisant le regard du géant, tandis que nos petits Loups, galvanisés, sentaient pousser en eux la force de dix hommes.

La troisième période fut une boucherie pour la Chamaille. Ils n'avaient plus le cœur au jeu, trop occupés à surveiller si Jos n'allait pas se lever pour les corriger. Mais, certains d'entre eux ne se laissaient pas intimider par la présence du géant. Le gardien de but de la Chamaille arrêtait tout... Nous avons alors assisté à une montée spectaculaire de notre gardien, Denis Tremblay, qui se termina par un cafouillage devant le gardien de la Chamaille et une rondelle qui se retrouva dans le but, on ne sait trop comment. Le score est monté à 6-6 dans un boucan de chaudrons et de sifflets.

Dans les dernières secondes, une montée extraordinaire a eu lieu. Les jumeaux ont littéralement ensorcelé la défense avant de passer la rondelle de bois à Maxime. D'un coup sec, le jeune colosse a envoyé le disque au fond du but. 7 à 6 pour Prologue !

Le cri de joie a dû être entendu jusqu'à Saurel. Jos Montferrand s'est levé pour applaudir, ce qui a fini de décourager les adversaires. Les gens de la Chamaille sont repartis en hurlant à l'escroquerie, prétendant que le but n'était pas bon et que la présence de Montferrand était une intimidation illégale. En plus, certains ont laissé entendre que la rondelle était ensorcelée lors du 6e but. Ils ne l'accepteront jamais, mais à Prologue, on sait bien que la tarte de Thérèse et la stature de Jos Montferrand ont mordu le fer de la Chamaille !

🐈 L’œil de Chaconne

Les humains sont bien drôles. J'ai vu les voyous de la Chamaille bafouiller leurs mots rien qu'en voyant Jos Montferrand croquer dans sa tarte. La peur a une odeur très particulière, un peu comme le métal froid qui rencontre l'eau.

Moi, j'ai surtout aimé le moment où Jos Montferrand a ri. C'était comme un tonnerre qui ferait vibrer les moustaches. Les petits Loups ont bien joué, mais m'est d'avis qu'ils auraient été moins braves sans le grand Jos derrière eux. J'ai récupéré une croûte de tarte tombée dans la neige. Thérèse a vraiment un tour de main incroyable.

— Chaconne, qui trouve que le hockey, c'est surtout une affaire de pâtisserie.

Votre dévoué chroniqueur,

Augustin Lebeau