Récits de la vie quotidienne à Prologue
Transactions au magasin général.
Après leur brève rencontre avec Chloé, les deux hommes reprirent leur marche sur le chemin Bordeleau. Les maisons se firent plus rapprochées, de minces filets de fumée s'échappant de leurs cheminées de pierre. Bientôt, la lueur la plus vive du village se dessina devant eux : celle du magasin général d'Eustache Lavoie.
La grande maison de pierre à deux étages se dressait près de l'entrée du pont, un point de repère incontournable. Des éclats de voix s'échappaient de l'intérieur, se mêlant à une odeur complexe de mélasse, de cuir neuf, de suif et de toile sèche. Près de la rivière, à l'ombre de son hangar, on devinait la silhouette endormie de l'Anabelle, la goélette qui faisait la fierté de son propriétaire.
Jérôme poussa la porte, faisant tinter la clochette suspendue au-dessus. La chaleur et le bruit de la boutique les enveloppèrent aussitôt. Sous la lumière dansante des lampes à l'huile, des rouleaux de tissus étaient empilés jusqu'au plafond. Des barils de clous, de sucre et de farine s'alignaient sur le plancher de larges planches.
Derrière le comptoir, Eustache Lavoie, surnommé LeCoq, était en pleine discussion animée. Sa femme, Anabelle Bergeron, souriait aux clients tout en pesant un sac de sel. Leur fille Vitaline était penchée sur le grand livre des comptes, sa plume grattant le papier avec une concentration impressionnante.
« Ah! Voilà mes deux coureurs des bois! » lança Eustache en les apercevant. « Vinguienne de vinguienne! Vous n'avez pas eu peur de vous faire manger par les maringouins? »
Jérôme déposa les deux carpes sur le comptoir. Eustache examina le poisson d'un œil expert. « Pas mal, pas mal... Mais elles ne sont pas aussi grosses que celles que j'ai prises au Labrador dans ma jeunesse ! » Jérôme sourit. « Celles-ci sont bien réelles, Eustache. On les met sur mon compte, et tu ajouteras une livre de tabac et un peu de thé pour le jeune Ovide. »
Anabelle s'approcha avec douceur. « Vous avez l'air fatigués, les garçons. Voulez-vous une petite poignée de réglisse pour vous redonner des forces? » Ovide accepta d'un signe de tête reconnaissant. L'accueil chaleureux de madame Lavoie lui rappelait parfois sa propre mère.
Leur transaction terminée, les deux amis saluèrent la famille Lavoie. Ils poussèrent de nouveau la porte et se retrouvèrent dans la fraîcheur de la nuit. Le sac de thé et le tabac en poche, leur journée de travail était enfin achevée. Il ne leur restait plus qu'à rentrer chez eux, en empruntant une dernière fois le chemin Bordeleau qui s'enfonçait maintenant dans une obscurité presque totale.