Récits de la vie quotidienne à Prologue
Le menuisier Roger Lamarre.
En quittant la lueur rassurante du magasin général, la nuit sembla encore plus profonde. La lune, désormais haute dans le ciel d'encre, traçait une route argentée sur le chemin Bordeleau, mais les ombres projetées par les maisons et les grands ormes étaient épaisses et impénétrables. Leurs pas résonnaient dans le silence, un son creux et solitaire. L'animation du village s'était tue ; la plupart des habitants étaient rentrés chez eux, les portes closes sur l'intimité familiale.
La lumière de Roger Lamarre
Alors qu'ils passaient devant le presbytère, une seule lumière filtrait encore d'une fenêtre de l'atelier de Roger Lamarre, le menuisier et fossoyeur du village. Un son faible et rythmé parvenait jusqu'à eux : le bruit d'un rabot glissant sur le bois. Curieux, Jérôme s'approcha de l'ouverture de l'atelier, Ovide sur ses talons.
À la lueur d'une unique chandelle posée sur son établi, Roger Lamarre travaillait. L'homme, au visage habituellement empreint d'une douce mélancolie, était penché sur une petite pièce de pin. L'atelier était d'une propreté méticuleuse ; les outils étaient rangés avec soin sur les murs. Dans un coin, à peine visible dans la pénombre, reposait sur des tréteaux un petit cercueil d'enfant, simple et sans ornement, attendant sa croix.
Roger leva la tête en les sentant approcher. « Vous rentrez tard, les amis », dit-il sans cesser son mouvement régulier. Roger posa son rabot et passa une main sur le bois parfaitement lisse. C'était un petit berceau. « La femme du forgeron a mis au monde un garçon ce matin. J'ai promis que le petit aurait où dormir avant la fin de la semaine. »
Ovide regarda le petit cercueil dans le coin, puis le berceau naissant sous les mains du menuisier. Il songea à la fragilité de l'existence, un sentiment qu'il avait trop bien connu lors de sa fuite de Pologne. Jérôme, changeant de sujet, parla des rumeurs de construction d'un pont.
Roger soupira. « Le monde change, Jérôme. Un jour, ils n'auront plus besoin d'un passeur. Puis, ils auront des machines pour creuser la terre, et ils n'auront plus besoin d'un fossoyeur. Mais il leur faudra toujours des berceaux. Et des cercueils. Ça, ça ne change jamais. » Il ajouta plus bas : « Je suis allé voir mes filles au cimetière ce soir. Elles auraient aimé voir ce petit berceau. »
Le fil invisible
« Le travail est bien fait, Roger. Le petit dormira comme un ange », dit finalement Ovide, trouvant les mots justes dans son français encore simple. Roger lui offrit un faible sourire reconnaissant. « Allez, rentrez vous mettre au chaud. La nuit va être fraîche. »
Ils lui souhaitèrent une bonne nuit et reprirent leur route. L'échange avait été bref, mais il les avait ramenés aux réalités essentielles du village. Un peu plus loin, leurs chemins se séparèrent. D'un signe de tête, Jérôme se dirigea vers le sentier menant au manoir, tandis qu'Ovide continuait sur le chemin Bordeleau en direction de la ferme de son oncle.
Chacun marchait désormais seul dans la nuit, rapportant chez lui non seulement du thé et du tabac, mais aussi les échos des vies croisées en chemin, un fil invisible qui reliait chaque habitant de Prologue à un autre.