Récits de la vie quotidienne à Prologue
La bataille de l'instruction
Décembre a enveloppé l'école du village, sise au pied de la Montée, dans son froid manteau. Cette humble maison de l'instruction est mon champ de bataille quotidien. En ce matin glacial, j'observe mes élèves, chacun portant en lui les promesses et les contraintes de Prologue.
Le plus grand de la classe est Mathieu Martin (12 ans), le fils de Magloire, notre voisin du chemin Bordeleau. La légende de son talent au piano, déjà chuchotée au village, est bien réelle. Ses mains sont des outils de création, capables d’une dextérité et d'une précision que peu d’adultes possèdent. Et pourtant, je le vois peiner sur sa dictée, ses doigts de musicien serrant le porte-plume avec une force qui trahit l'ennui. L'école est une contrainte pour lui ; il lutte pour discipliner son esprit à la grammaire quand son âme ne demande qu'à s'exprimer par les octaves.
Autour de lui, la jeunesse de Prologue s'agite. Les petites Caroline et Antoinette Papineau, qui habitent loin sur le chemin Bordeleau à l’ouest, sont arrivées le visage rougi par la course. Tandis que la première recopie avec une application presque douloureuse, l'autre passe son temps à observer, les yeux vifs. C'est le contraste de leur foyer.
Quant à Paulin Larose, l'apprenti-cordonnier, il est un laboureur honnête de l'écrit. Il a une bonne main, mais son style est sec et direct, imprégné des rudes expressions de Trefflé Bellerive, cet homme qui ne sait ni lire ni écrire et pour qui Paulin fait office de scribe. Ses phrases, presque clouées, sont le reflet de cette tâche.
Notre après-midi fut marqué par l'éloquence d'Élisabeth Harris, l'infirmière. Elle a plaidé la cause de l'hygiène et de la ventilation pour chasser le «mauvais génie» de la maladie. Elle souhaite un lave-mains et de l'air frais. J'approuve son cœur, mais je ne peux m'empêcher de regarder la petite Berthe Scott (12 ans), notre voisine immédiate, si menue et si sensible au froid. Ouvrir les fenêtres, c'est risquer un autre mal. La santé du corps contre la santé de l'esprit, voilà mon dilemme de l'hiver.
L'instruction est le remède contre l'ignorance. Je m'y emploie avec ferveur, espérant que la lumière que nous allumons ici aujourd'hui brille loin.
— Élisabeth Tremblay.
🐈 Confidences de Chaconne
J'ai observé le grand Mathieu Martin. C'est un drôle d'oiseau. Sa main, je l'ai vue, elle ne voulait pas travailler sur l'ardoise. Pendant que les autres luttaient avec leurs A et leurs B, sa main droite se mettait à frémir légèrement sur la surface de bois du banc. Elle faisait des petits gestes de pincement et d'extension, comme si elle mimait l'air. Il ne pensait pas à la leçon, il jouait. J'ai reconnu le mouvement d'un trille rapide, d'un accord qui monte et qui descend. Il était là, mais ses dix doigts étaient ailleurs, sur un clavier invisible.
À côté de lui, Dominique Martin, 6 ans, se balançait si fort sur son banc qu'il menaçait la stabilité de tout l'alignement. J'ai vu sa petite tête lutter contre le sommeil, ses paupières s'abaissant par saccades, puis il se redressait brusquement, le corps secoué par un petit spasme de réveil. La Maîtresse croit que le sommeil est un signe de paresse, mais c'est le froid et le peu de nourriture qu'il a pris ce matin-là.
Et les Papineau qui font les malignes avec leur tire d'érable, je les ai vues ! Elles ne se sont pas contentées de manger. Une fois le sucre avalé, elles ont enduit la petite ficelle qui pendait à l'oreille de Cécile Tremblay (6 ans), la petite cousine de la maîtresse. C'était un geste rapide, invisible à l'œil d'un humain, un simple petit dépôt collant qui promet des minutes de désordre joyeux et de démangeaisons.
L'école est une salle de torture pour les sens. Le silence est faux, les mouvements sont étouffés, et la véritable instruction se passe en dessous des tables.
— Chaconne