Récits de la vie quotidienne à Prologue
Un tabarnouche de froid aux pieds
Aujourd'hui, j'ai eu une maudite leçon. Pas sur les chiffres. Une leçon de morale.
Mlle Tremblay, la maîtresse, m'a regardé comme si j'étais un crapaud parce que j'ai dit un sacrament. Un tabarnouche. C'est Trefflé Bellerive qui dit ça. Trefflé ne sait pas écrire, alors c'est moi qui prends la plume pour lui. Alors ses rudes expressions, elles me rentrent dans la tête, et elles sortent sur mon ardoise. Mlle Tremblay a dit que mon langage n'était pas digne d'un chrétien. Elle m'a fait mettre au coin.
Mais je pense à autre chose. Je pense aux pieds des gens. Le froid est arrivé pour de bon. Ce matin, j'ai mis la semelle de la fille Lavoie (Philomène, du chemin du Moulin). Elle avait un trou gros comme un trou de souris. Faut que ça tienne l'hiver. Mon père, Jérémie, il dit toujours : « Les bottes de bœuf passent avant les livres. »
L'école, ça ne réchauffe pas. On est assis sur ces bancs de bois durs. La maîtresse nous a parlé de l'histoire du Canada. Mais l'histoire, ça ne nous nourrit pas. Ça ne garde pas les pieds secs.
J'ai vu le petit Martin (Dominique, six ans, le cousin de Mathieu). Il avait l'air de mourir d'ennui. Il se balançait sur son banc en regardant ses pieds. Ils étaient si petits, et je me suis dit que les siens devaient avoir froid, vu la toile fine de ses bas. Ça m'a fait de la peine.
J'ai été au coin une bonne heure. Mais au moins, j'ai pu regarder les autres sans qu'ils me voient. J'ai vu Charles Bernier (du voisin, en face du ruisseau) qui a laissé tomber son porte-plume exprès. Juste pour se lever et faire une maudite grimace à Odile Lavoie en revenant. On rit pas. Faut pas rire. Mais ça fait du bien de se dire qu'on n'est pas seul à trouver l'école plate. C'est ça l'école, je crois. C'est là où on attend que ça finisse.
— Paulin Larose, apprenti-cordonnier.
🐈 Confidences de Chaconne
J'ai trouvé que le coin était un endroit très honnête, et j'ai suivi Paulin pour une observation stratégique.
Il était dos à la classe, mais son corps racontait tout. Pendant qu'il écoutait la géographie (un sujet futile), j'ai vu ses mains : elles n'arrêtaient pas de travailler. Il utilisait ses pouces pour masser l'arrière de son genou. Ses doigts caressaient les coutures de son pantalon, faisant des allers-retours méthodiques. Un geste d'artisan qui cherche le défaut dans le grain du cuir ou la faiblesse dans la couture. Le corps de Paulin travaille même quand son esprit est puni.
La petite Marianne Martin (du chemin de la Rivière, elle est la sœur de Mathieu le musicien) a sorti un petit morceau de gâteau de sa poche. Le gâteau était tout écrasé et collant. J'ai vu son geste furtif : elle a léché le papier du gâteau, puis l'a remis dans sa poche. Elle a regardé les autres enfants, puis elle a recommencé. Elle ne le mange pas, elle le savoure en secret, par petites touches. Le secret du gâteau est plus fort que le sucre lui-même.
Pendant ce temps, la cousine de la maîtresse, la petite Cécile Tremblay (six ans), a commencé à tousser très fort. Pas une toux de maladie. C'était une toux d'ennui et de fatigue. Mlle Tremblay l'a regardée. Cécile s'est penchée en avant, a caché sa bouche avec les deux mains. Mais j'ai vu ses yeux ronds, elle regardait la maîtresse, attendant la réaction. La toux, c'est l'appel à l'aide des petits hommes.
Je préfère de loin l'odeur du cuir et des copeaux de bois brûlés à cette odeur de craie et de morale forcée.
— Chaconne