Vie Sociale à Prologue

Récits de la vie quotidienne à Prologue

Les Tissus Riches et la Toile du Pays

L'école. On dirait que plus le temps passe, plus les bancs de bois sont durs. Aujourd'hui, on nous a parlé d'histoire romaine. C'est loin. Moi, ce qui m'intéresse, c'est ce qui est près et ce qui est cousu.

Je suis apprentie-couturière, et je vois tout. L'école, c'est la meilleure place pour voir qui a de l'argent et qui n'en a pas. On est tous serrés ensemble, et les vêtements parlent plus fort que la maîtresse, Mlle Tremblay.

J'ai vu que Marianne Martin a un tablier qui est neuf. Il est fait d'une belle toile que son père, Magloire, a sûrement achetée chez le marchand Eustache Lavoie. Il est bien moins usé que le mien, qui est fait de simple toile du pays rapiécée à trois endroits. Et je ne parle même pas de la petite Clarisse Tremblay, elle a des bas de laine si épais qu'on dirait des petites bûches.

Ça me fâche, ça. On nous dit que nous sommes tous égaux devant Dieu, mais les lois et les vêtements nous disent le contraire.

Ce matin, il y avait un papier collé près de la porte. C'était M. Laprise, le notaire, qui est venu le mettre. Des lois municipales pour nous dire ce qu'on a le droit de faire ou non. On n'a pas le droit de jeter nos ordures n'importe où, ni de laisser les cochons errer.

J'ai regardé le papier. C'était plein de mots compliqués. Ça sentait la morale des notables.

J'ai vu Paulin Larose qui est revenu en classe. Il était tout raide. On voyait qu'il avait encore en tête les grosses paroles de Trefflé Bellerive et la correction de la maîtresse. C'est ça, l'école : on vous donne des règles, et si vous parlez comme vos parents, vous êtes punis. C'est injuste. Les gens d'ici ont des travaux dans les mains, pas des plumes. Et je me dis que si un jour on me demande d'écrire, je n'aurai pas peur d'utiliser mes mots de «Fronde».

— Édith Desrosiers, apprentie-couturière.


🐈 Confidences de Chaconne

Aujourd'hui, j'ai eu une excellente vue sur les mains d'Édith. Elle se plaignait du tablier et de la toile du pays, mais je peux vous dire que ses mains sont loin d'être maladroites. J'ai vu qu'elle était censée tracer des lignes droites sur son ardoise (un exercice inutile). Mais au lieu de cela, elle utilisait son ongle, un ongle très propre et bien taillé, pour enlever un petit fil lâche sur la couture de sa propre manche. Ce n'était pas un geste nerveux, mais un geste d'artisan, précis, pour corriger une imperfection. Elle ne peut pas s'empêcher de coudre même quand elle doit compter.

J'ai aussi remarqué la petite Édith Larose, sept ans. Elle a passé une grande partie de la leçon à essayer d'enrouler une mèche de cheveux autour de l'oreille d'une autre petite fille, Berthe Lavoie. Quand Berthe bougeait, Édith clignait des yeux très lentement, comme pour la menacer sans bouger. Le jeu est aussi subtil et dangereux que la couture invisible.

Et le fameux papier de M. Laprise près de la porte. Il sentait l'encre neuve et la vanité. J'ai sauté discrètement du banc. Je me suis dirigée vers le papier. Dominique Martin était assis le plus près. J'ai fait semblant de me frotter contre le coin de la feuille. En vérité, j'ai laissé un poil blanc bien visible sur la loi. Un petit poil de rébellion contre la dictée des notables.

La Maîtresse parlait de César et des armées romaines. Les petits hommes croient que l'histoire est finie. Mais moi, je vois que les petites guerres de l'injustice et de l'ennui se jouent juste ici, sous la couverture de laine.

— Chaconne