Récits de la vie quotidienne à Prologue
L'école, une grotte sans air frais
Aujourd'hui, j'ai eu bien du mal à me concentrer sur les verbes irréguliers. La maîtresse, Mlle Tremblay, nous a fait répéter la conjugaison, mais mes pensées étaient déjà dehors, sous la neige. C'est dommage que l'école, qui est une si belle maison de bois, soit comme une grotte quand on est à l'intérieur.
Je suis venue à l'école ce matin avec ma mère, Édith Simard. Ma mère a une mauvaise toux, le froid est entré dans ses poumons. Alors, j'ai apporté à Mlle Tremblay un sachet de tisane d'hysope et de camomille que ma grand-mère a préparé. Il faut que l'école ait ces remèdes pour aider les enfants et les parents qui viennent ici.
Mais l'air de la classe n'est pas bon. Il sent la laine mouillée et le papier brûlé du poêle. Ce n'est pas l'odeur saine de la forêt après la pluie. Ma grand-mère dit qu'il faut de l'air frais pour que le corps et l'esprit respirent. Je suis d'accord avec Mlle Harris l'infirmière. La classe a besoin de vent.
J'ai passé la journée à dessiner dans la marge de mon cahier. J'ai dessiné des fougères en tête de violon, celles qu'on trouve dans les bois et que j'aime cueillir. J'ai aussi fait le portrait de la chatte qui est toujours sur l'étagère. Elle a l'air de tout voir, mais elle dort. C'est une drôle de bête.
Quand je regardais les autres, je voyais qu'ils s'ennuyaient. Odile Lavoie était penchée sur son ardoise, mais elle rêvait aussi. J'ai vu ses cheveux qui étaient un peu en bataille, et je me suis dit que les herbes sauvages poussent même quand on essaie de les couper.
La Maîtresse nous a dit de ne pas avoir peur des chats qui portent malheur. Moi, je n'ai pas peur. Mais ma grand-mère m'a dit que dans le futur, ils mangent les souris d'ordinateur. C'est une chose effrayante pour une herboriste.
— Chloé Lavoie, apprentie-herboriste.
🐈 Confidences de Chaconne
La petite Chloé parle de l'air de l'école. L'air, c'est mon affaire. Elle a raison. C'est une mixture lourde de secrets d'enfants et de petites peurs.
Quand elle a fait son dessin, je l'ai vue. Elle ne dessinait pas vraiment. Elle caressait le papier avec son crayon. C'était un mouvement doux, rond, le geste de quelqu'un qui parle aux plantes. Et quand elle a parlé des têtes de violon, j'ai senti ses yeux pétiller. C'est une autre sorte de génie que celui du piano de Mathieu. C'est le génie de la terre.
J'ai vu que le poêle était trop chaud. L'air était si lourd que le petit Eugène Borduas (six ans, de l'autre côté du chemin du Ruisseau) a commencé à s'endormir. Sa tête tombait sur son épaule par petits coups. À chaque fois qu'elle tombait, il sursautait et regardait la maîtresse, la peur d'être vu le réveillant plus sûrement que le café.
La maîtresse, elle, a vu le sachet de tisane que Chloé a donné. Elle l'a senti discrètement, puis elle l'a mis dans son tiroir fermé. C'était un geste de médecine interdite, car l'école n'aime que les livres.
Et le petit Édouard Rasmussen (neuf ans, chemin du Fief), il s'est mis à sucer son pouce. Un grand garçon comme lui. Il regardait la porte, attendant. Le geste est une supplique pour que l'heure de la sortie arrive.
Les enfants s'ennuient. Ils ont besoin de terre sous leurs ongles et de vent sur leur visage. Pas de ce froid sec de l'école. J'ai bien l'intention de m'étirer longuement sur le poêle pour que l'odeur du feu chasse l'odeur des verbes irréguliers
— Chaconne, qui s'ennuit de ses petits.