Le Régime Seigneurial

Chroniques de 1855 — Section 2

Une question de gros sous

Par Marie-Louise Beaulieu, habitante — 8 avril 1855

Mes chers amis du futur,

Mon Alcide m'a parlé de « la vache à lait magique » que la maîtresse d'école a utilisée pour que les enfants comprennent ce système nouveau. C'est bien de voir qu'ils comprennent les choses, peut-être même mieux que nous. Mais moi, dans ma tête, c'est tout mêlé.

On nous dit que ça y est, on est "libres". C'est un beau mot, la liberté. Mais quand je vais au magasin, j'entends les hommes parler d'une autre affaire. Ils parlent de "capital", de "piastres", de "dettes". Et ça, ce sont des mots qui me font peur.

Comment peut-on être libre et avoir une nouvelle dette en même temps ? Cette terre, ici, je ne l'ai pas eue dans un contrat. Je l'ai dans les mains, sous mes ongles, dans mon dos quand la journée est finie.

Chaque roche qu'on a sortie de terre avec Alcide, c'est un morceau de notre vie. La grange qu'on a bâtie, c'est avec le bois de notre bois, et la sueur de notre front. Nos bêtes, elles sont nées ici. Alors, quand on me dit qu'il va falloir "payer" pour tout ça... je ne comprends pas.

Le dilemme de l'habitant :

Pour Marie-Louise, la terre appartient à celui qui la travaille (possession par le labeur). Pour la loi de 1854, la terre appartient à celui qui en détient le titre financier (possession par le capital). L'abolition transforme la sueur en monnaie, un passage brutal vers l'économie moderne.

Moi, ma richesse, elle n'est pas dans une bourse. Elle est dans mon potager qui pousse bien, dans le lait que me donnent mes vaches, dans la santé de mes enfants. Je n'ai pas de "capital" à donner au notaire.

Alors je me demande... cette nouvelle liberté, est-elle juste pour les riches qui ont de l'argent de côté ? Pour nous, les autres, est-ce que ça veut juste dire qu'on a changé le nom de notre dette ?

J'espère que dans votre temps, la liberté est plus simple,

Marie-Louise Beaulieu

Habitante et mère de famille