Mon Dieu, que c'est tordu !
Par Hortense Prologue, fille du seigneur — 5 juin 1855
Chers amis du futur,
Je vous écris ce soir le cœur lourd. Mon père a passé l'après-midi enfermé dans son bureau avec maître Laprise pour examiner le nouveau cadastre et les calculs de cette loi qui a tout changé. Par la porte entrouverte, j'entendais des bribes de leur conversation, des chiffres, des noms de famille... plus j'écoutais, plus un sentiment de malaise grandissait en moi.
Je ne suis pas une experte en affaires, mais j'ai fait mes études au couvent et je sais compter. Et ce que j'ai compris de leurs calculs me semble... tordu. C'est le seul mot qui me vient à l'esprit.
Le dilemme moral d'Hortense :
Hortense saisit ici le passage brutal d'un monde de devoirs (le seigneur protège ses censitaires) à un monde de marchandises. La « capitalisation » transforme un lien social séculaire en une simple transaction financière, ce qui heurte sa vision chrétienne de la charité et de la justice.
J'ai entendu le nom des Beaulieu. Une famille si bonne, si travaillante. Le notaire expliquait à mon père comment il fallait "capitaliser" leur rente. Il ne s'agissait pas de reconnaître les années de labeur de cette famille ni la valeur de la belle ferme qu'ils ont bâtie de leurs mains. Non.
Il s'agissait de transformer en une somme d'argent la petite rente qu'ils nous versent chaque année, comme si ce droit de percevoir de l'argent était une marchandise que l'on pouvait vendre. Puis, on leur demande de payer pour racheter ce "droit". Payer pour leur propre terre. Payer pour une liberté qu'on leur dit maintenant être la leur.
Je me suis sentie rougir de honte. Est-ce donc cela, être seigneur ? Notre nom, notre manoir, notre confort... tout cela repose sur un système si compliqué et si peu charitable ? J'ai toujours cru que notre rôle était de protéger nos censitaires. Mais en écoutant ces calculs, j'avais l'impression que nous étions les propriétaires d'une immense machine à chiffres conçue pour ne jamais s'arrêter.
Mon père est un homme bon, son visage était tout aussi troublé que le mien. Mais il est prisonnier de cette loi, comme tout le monde. C'est une chose bien étrange que de se sentir gênée de son propre héritage.