Le Régime Seigneurial

Chroniques de 1853 — Section 1

Entre deux chansons de guignolée

Par Paulin Larose, apprenti cordonnier — 30 décembre 1853

Chers amis du futur,

En cette veille du Nouvel An, j'ai le cœur rempli de tant de choses que je me devais de vous les partager. La nuit dernière, nous étions une belle bande de jeunes à courir la guignolée pour amasser des provisions pour les familles dans le besoin. La neige crissait sous nos pieds, nos lanternes dansaient dans la nuit et nos rires se mêlaient au son du violon de mon bon ami Thomas.

Nous allions de porte en porte, entonnant à tue-tête : « La Guignolée, la Larmignonne ! » et les portes s'ouvraient sur des sourires. Puis, chez les Beaulieu, après nous avoir offert un verre de cidre chaud, M. Alcide Beaulieu nous a regardés, l'air grave :

« Alors, les jeunes, a-t-il dit. Vous chantez pour les traditions, mais savez-vous que la plus grande de nos traditions va bientôt disparaître ? La nouvelle est arrivée de la ville. Le gouverneur a signé la loi. Dans moins d'un an, à la mi-décembre 1854, il n'y aura plus de seigneur ni de censitaires. »

Le compte à rebours est lancé :

L'annonce de M. Beaulieu fait référence à l'Acte pour l'abolition définitive des droits et devoirs seigneuriaux dans le Bas-Canada. La date butoir est fixée au 18 décembre 1854. C'est le début d'une transition juridique massive pour toutes les familles de Prologue.

Un silence est tombé sur notre groupe. C'est Henri-Firmin qui a parlé le premier : « Mon père dit que c'est une bonne chose. Devenir propriétaire de la terre qu'on travaille, c'est le rêve de tout homme. Ce sera dur, il faudra payer, mais la terre sera à nous. »

Clothilde Marchand a resserré son châle autour d'elle : « Au magasin de mes parents, on entend autre chose. Certains ont peur. Payer ? Mais avec quoi ? Est-ce que les familles vont s'endetter pour des générations ? »

Je la comprenais. Mon père, dans son échoppe de cordonnier, dépend de la santé des fermes. Si les habitants ne peuvent plus se payer des bottes neuves, comment allons-nous vivre ? J'ai pris mon courage à deux mains : « Peut-être que ça fait peur, mais c'est à nous de bâtir ce qui viendra après. On ne sera plus les censitaires de M. Prologue, mais les voisins de la famille Prologue. »

Elle m'a adressé un petit sourire. Nous avons repris notre chemin et nos chants, mais quelque chose avait changé. C'était comme si, entre chaque couplet, nous fredonnions déjà l'air d'un avenir que nous allions devoir écrire nous-mêmes.

Joyeux temps des Fêtes à vous tous,

Paulin Larose

Apprenti cordonnier et chef de bande