Le monde par le bout de mes souliers
Ce que j'ai vu de la grande abolition
Par Jos Languille, quêteux — 5 avril 1855
(Propos recueillis par Augustin Lebeau)
Le printemps est revenu, et mes vieux souliers m'ont ramené à Prologue. Cette histoire d'abolition, c'est comme une grosse roche qu'on a jetée dans l'étang. À Prologue, on voit les ondulations. Mais moi, j'ai vu la roche tomber ailleurs, et je peux vous dire que l'eau ne fait pas les mêmes vagues partout.
Les trois visages de l'Abolition :
- À la Roche-Creuse (Pauvreté) : La liberté a le goût de la peur. Les gens craignent de s'endetter pour racheter un capital qu'ils ne posséderont jamais.
- Au Pont-de-Pierre (Richesse) : La liberté a le visage de la spéculation. Les terres changent de mains rapidement au profit de ceux qui ont de l'argent.
- À Sainte-Anne (Tradition) : La liberté a le goût de la solitude. Le seigneur perd son rôle de protecteur social pour devenir un simple propriétaire.
Dans la vieille seigneurie de Sainte-Anne, le seigneur m'a fait entrer. Il ne se plaignait pas de l'argent, mais du temps qui passe. Il m'a dit : « Languille, mon rôle, c'était de tenir ce monde-là ensemble. Maintenant, je ne suis plus rien. Mes anciens censitaires m'appellent "le vieux de la côte". »
Pour lui, la loi n'avait pas seulement aboli des rentes. Elle avait aboli un monde, avec ses coutumes et ses certitudes. La liberté avait pour lui le goût amer de la solitude.
Cette loi, mes amis, c'est comme une grande crue de printemps. Elle arrache les vieux ponts, elle déplace les grosses roches, elle change le cours de la rivière pour toujours. Certains vont se retrouver avec des terres plus fertiles qu'avant. D'autres vont voir leur maison emportée par le courant.
Et moi, le quêteux, je regarde tout ça du haut de la berge. Il faudra bien des années avant que l'eau redevienne claire.