Le Régime Seigneurial

Chroniques de 1855 — Section 2

Le soir où Marc Borduas a "réformé" le régime seigneurial

Par Thérèse Chiasson, aubergiste — 26 janvier 1855

Mes chers amis,

On dit qu'il y a un temps pour rire et un temps pour pleurer. Ces derniers mois, avec toutes ces histoires de cadastre et de capital à racheter, on a surtout eu un temps pour grincer des dents. Mais ça, c'était avant que Marc Borduas ne décide de s'en mêler.

Hier soir, l'auberge était pleine. L'ambiance était aussi joyeuse qu'un enterrement. C'est là que la porte s'est ouverte à la volée. Marc Borduas est entré, tenant à la main un grand rouleau de papier jauni avec un sceau rouge qui ressemblait étrangement à une tache de confiture de fraises.

Il a tapé sur le comptoir : « Silence au nom de la loi ! J'ai ici une nouvelle proclamation du commissaire en chef du rachat des rentes seigneuriales ! » Marc a déroulé son papier et a commencé à lire d'une voix solennelle :

Article Premier : Toute poule pondeuse de la seigneurie devra désormais être enregistrée. Une taxe de deux sous par œuf pondu sera perçue chaque dimanche après la messe.

Article Deux : Le droit de corvée est aboli et remplacé par le "droit de complainte". Chaque habitant aura l'obligation de se plaindre de la météo au seigneur pendant au moins cinq minutes chaque mois.

Article Trois : Toute dispute concernant les clôtures sera dorénavant arbitrée par un comité officiel de trois écureuils nommés par le notaire !

Article Quatre : La valeur de chaque terre sera désormais établie en fonction du nombre de chicanes de famille qui y ont eu lieu dans les dix dernières années. Plus de chicanes, plus la terre a de la valeur !

La salle a d'abord explosé en cris de protestation, puis, quand Marc a éclaté d'un rire si fort qu'il en a pleuré, en un immense éclat de rire général. Les gens ont compris qu'ils s'étaient fait avoir par le plus grand vaurien du village.

Même Léon Simard a fini par sourire. Ce matin, j'ai mal à la tête, mais le village n'a pas ri de si bon cœur depuis des mois. Parfois, je me dis qu'un tour pendable est plus efficace que tous les discours pour nous rappeler qu'on est tous dans le même bateau.

Votre aubergiste,

Thérèse Chiasson

Témoin de ces folies