Le Régime Seigneurial

Chroniques de 1853 — Section 1

L'injustice qui fait déborder le vase

Par Augustin Lebeau, journaliste et avocat — 24 octobre 1853

Quelques jours après avoir entendu la conversation entre le seigneur et le notaire, le hasard m'a fait croiser deux autres de nos habitants sur le chemin qui mène au quai : le marchand Eustache Lavoie et le cultivateur Henri-Firmin McLean.

Loin de la discussion calme du seigneur, la voix d'Eustache Lavoie tonnait de colère. Le sujet ? La chose la plus frustrante du régime seigneurial pour un homme d'affaires : les lods et ventes.

C'est Eustache, rouge de colère, qui menait la charge : « C'est un boulet, Henri-Firmin ! Un boulet qui nous empêche d'avancer ! Le vieux père Gadouas est enfin prêt à me céder sa parcelle à côté du magasin. L'endroit parfait pour bâtir mon nouvel entrepôt ! On s'entend sur un bon prix, 1200 piastres. Et voilà que le notaire me rappelle que, si la vente se fait, je devrai verser cent piastres de plus au seigneur ! »

Il a lancé une petite roche dans le fossé avec rage. Puis, en levant les bras au ciel, il a poursuivi : « Cent piastres ! Pour avoir le droit d'acheter une terre et de créer de la richesse dans ce village ! C'est de l'argent mort, jeté par les fenêtres ! Pendant ce temps, mon projet est bloqué. C'est comme si le seigneur nous disait : "Donnez-moi d'abord ma part de vos rêves." C'est insensé ! »

Henri-Firmin McLean, plus calme, mais tout aussi amer, a ajouté : « Et ce n'est pas qu'une affaire de riches, monsieur Lavoie. Moi aussi, j'aimerais vendre ma petite censive pour en acheter une plus grande, avec un meilleur sol. Mais comment faire ? Si je la vends, l'acheteur devra payer cette taxe, donc il m'offrira moins. Et moi, je perdrai de l'argent. Ce système nous cloue sur place. Il nous dit : "Restez où vous êtes et ne rêvez pas à mieux." »

Note du chroniqueur : Les "lods et ventes" obligent tout acheteur d'une terre à verser un douzième (1/12) du prix de vente au seigneur. Comme l'illustre Eustache Lavoie : pour 1200 piastres, le seigneur empoche 100 piastres sans avoir levé le petit doigt.

Je les ai laissés poursuivre leur chemin, mais leurs paroles résonnaient en moi. J'ai compris ce jour-là que le régime seigneurial n'était pas seulement une vieille tradition. Pour beaucoup, c'était devenu une cage. Une cage qui empêchait les gens de progresser, et dont la taxe des "lods et ventes" était le plus gros barreau.

Gardez bien cette injustice en tête. Elle explique beaucoup de la colère que Thérèse entend gronder entre les murs de son auberge...

Votre dévoué,

Augustin Lebeau

Journaliste et avocat