Le Régime Seigneurial

Chroniques de 1855 — Fin de la Section 2

Un village, deux avenirs

Par Augustin Lebeau, journaliste et avocat — 15 octobre 1855

Mes chers amis du futur,

L'automne est revenu sur Prologue, un an après l'annonce de la grande abolition. Les feuilles tombent, mais ce ne sont pas seulement les arbres qui changent de visage. Notre village aussi. Le fait est le suivant : la nouvelle loi n'a pas créé un village de gens libres, mais deux villages en un.

Il y a d'abord le village de ceux qui avaient les moyens, comme Eustache Lavoie. Il a racheté sa « vache à lait magique ». Maintenant, il est un propriétaire à part entière. Mieux encore, il rachète à bas prix les terres des habitants qui, effrayés par la dette, préfèrent partir tenter leur chance aux États. Eustache deviendra quelque chose de nouveau : un grand propriétaire foncier.

Le bilan d'Augustin :

  • Les Nouveaux Propriétaires : Une minorité qui a pu racheter son capital immédiatement et s'enrichit en spéculant sur les terres.
  • Les Endettés à perpétuité : La majorité qui, faute de moyens, reste liée au « nain de jardin affamé » par le paiement annuel de la rente.

Et puis, il y a l'autre village. Celui de la famille Beaulieu, des Larose, des Simard. Eux n'ont pas de coffre rempli de piastres. Ils sont maintenant les propriétaires du fameux « nain de jardin éternellement affamé ». Chaque année, ils devront lui donner son petit gâteau, et leurs enfants après eux...

Le résultat est à la fois étrange et triste. Sur le papier, tout le monde est égal. Mais dans la vraie vie, un fossé se creuse. D'un côté, une poignée d'hommes qui deviennent plus puissants qu'avant. De l'autre, la grande majorité de nos habitants, qui sont passés d'une servitude connue à une dette inconnue et perpétuelle.

Nous avons voulu la liberté pour tous, mais il semble que nous ayons créé deux sortes de liberté : une qui s'achète comptant, et une autre qui se paie pour l'éternité.

Votre rapporteur lucide,

Augustin Lebeau

Journaliste et avocat