La récrimination des Simard : Le poids de l'ombre
Par Célina Simard — Juillet 1910
Mes chers amis du futur,
On entend beaucoup parler de la "fierté" de certains ces temps-ci. On voit les Lavoie paradent avec leurs nouvelles machines et leurs fils qui portent des faux-cols blancs. Mais ici, chez les Simard, la fierté a un goût de poussière et de fatigue.
Hier, j'ai retrouvé dans le vieux coffre de mon beau-père, Léon, les papiers de 1854. C'est là que tout s'est joué. Pendant qu'Eustache Lavoie sortait ses piastres pour racheter sa terre, mon beau-père, lui, n'avait que ses bras pour travailler. Il n'a pas pu racheter le "capital".
Depuis 56 ans, chaque année, sans faute, nous payons la « rente constituée ». Mon beau-père l'a payée, mon mari l'a payée, et maintenant mes fils la paient encore. Nous avons donné au total bien plus que la valeur de la terre, mais la dette, elle, ne bouge pas d'un sou. Le « nain de jardin » dont parlait la petite Desrosier autrefois est toujours là, devant notre porte, et il a toujours aussi faim.
La réalité de la rente perpétuelle :
En 1910, une famille comme les Simard a payé en intérêts l'équivalent de trois fois la valeur de leur terre. Pourtant, légalement, ils ne possèdent toujours pas le "fond" de leur sol. Ils sont prisonniers d'un système financier qui a remplacé le lien seigneurial par une dette éternelle.
Pendant que nous nous épuisons à payer les intérêts de notre propre terre, les Lavoie achètent les parcelles autour de nous. Ils disent qu'ils sont des "entrepreneurs". Moi, je dis qu'ils ont bâti leur fortune sur le dos de ceux qui n'avaient pas de coffre-fort en 1854.
La liberté, ce n'est pas la même chanson quand on a les poches vides. Pour nous, l'abolition n'a été qu'un changement de maître : on ne doit plus rien au seigneur, mais on doit tout au capital.