Le Régime Seigneurial

Conséquences (1910) — Section 3

L'exil des Beaulieu : La Liberté sur l'asphalte

Par Joseph Beaulieu — Novembre 1910

Salut à vous autres,

Mon ami m’écrit cette lettre, moi, ma main est trop raide à force de tenir le marteau. Je ne suis plus à Prologue. Personne de notre famille n'y est plus.

Ma grand-mère, Marie-Louise, vous a déjà écrit. Elle parlait de sa peur des gros sous. Elle avait raison. Après sa mort, mon père a tenu la terre quelques années. Mais la rente à payer, une mauvaise récolte, une bête malade... il s'est endetté au magasin des Lavoie. Un jour, M. Lavoie père est venu et lui a dit : "Je te rachète ta dette, et ta terre avec."

On a tout perdu. La ferme que mes grands-parents avaient bâtie de leurs mains. Alors on a fait comme des milliers d'autres. On a pris le train pour les "États". Aujourd'hui, je vis à Manchester. Je ne travaille plus la terre, je travaille à l'usine de textile.

L'exode vers les « Petits Canadas » :

Entre 1840 et 1930, près d'un million de Canadiens français ont quitté le Québec pour les filatures de la Nouvelle-Angleterre. Comme pour les Beaulieu, l'impossibilité de racheter le capital seigneurial et l'endettement envers les marchands locaux ont transformé des propriétaires terriens en ouvriers d'usine.

Le bruit des machines me rend sourd, et je vis dans un petit logement où on ne voit même pas le soleil se lever. Parfois, la nuit, je rêve à l'odeur de la terre de Prologue après la pluie.

Mais vous savez quoi ? C'est une drôle de liberté. Je n'ai pas de terre, mais je n'ai pas de rente à payer non plus. L'argent que je gagne, il est à moi. Je ne dois rien à personne. Alors, qui est le plus libre ? Moi, dans ma ville bruyante, ou mes cousins restés au pays, enchaînés à une terre qui ne leur appartiendra jamais vraiment ?

Joseph Beaulieu, petit-fils de Marie-Louise,

Ouvrier à Manchester, New Hampshire

(Lettre dictée à un ami)